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Magasin Général T5, Un chef-d’oeuvre qui se poursuit

mardi, février 2nd, 2010

Je peux comprendre que les irrésistibles Québécois avec leur vaste territoire francophone en Amérique fassent rêver et inspire deux artistes français de talents comme Loisel et Tripp. Ces deux Québécois d’adoption ont touché juste en créant cette série. J’en suis un adepte inconditionnel depuis le premier tome. Comment ne pas apprécier ces dessins à quatre mains où les nombreux détails sont pertinents, travaillés et où les émotions des personnages transpercent le papier et viennent nous chercher directement au coeur.

Dans ce cinquième tome, nous retrouvons la jolie veuve Marie, propriétaire du magasin général entourée de tous les savoureux personnages de la série. L’album débute au moment où les villageois découvrent qu’elle a eu une rapide partie de jambes en l’air avec le p’tit Allaire. Leur réaction est violente. Ce comportement va totalement à l’encontre de la morale de l’époque. Ils le lui font sentir. Malgré ces nombreux reproches, les villageois restent solidaires envers elle lors de la mort de sa grand-mère; preuve de l’importance que prenaient les coutumes religieuses dans leur vie. Mais ils refusent tout de même de lui parler et encore plus de lui pardonner. Nous accrochons sur une case particulièrement triste où, à la suite des funérailles, tous les villageois retournent à leur besogne, laissant Marie seule au milieu de la route portant sur ses épaules son double chagrin.

L’histoire de Marie est dramatique. Mais comme plusieurs autres femmes fortes de son époque, elle encaisse les coups, se relève les manches et poursuit son chemin. Le village s’entêtant à la faire sentir comme un paria, elle décide de prendre le large. Cette fois-ci, cette route la portera jusqu’à Montréal.

À la suite de son départ et, par le fait même, la perte de l’unique camion de la région, les villageois ont à nouveau des remontrances envers son comportement. La grogne monte et le mécontentement se fait sentir. Heureusement, Gaëtan, le simple du village, leur lance au visage la vérité. C’est eux qui ont fait fuir la pauvre femme par leur intransigeance face à la situation. On nous laisse au moment où le village est en pénurie de tous les biens essentiels et que les hommes s’apprêtent à agir avec la complicité de Serge. Mais le téléphone sonne…

Cette bande dessinée historique est d’une cruelle réalité. Nous y découvrons les préceptes moraux de l’époque et la dynamique sociale des petits villages coloniaux des années vingt. On prend conscience de l’importance d’un simple camion à une période où les moyens de communication étaient peu nombreux et de la nécessité d’avoir un magasin général pour subvenir aux nombreux besoins des villageois.

Chaque page est savoureuse. Il faut lire une première fois pour connaître l’histoire, puis une seconde fois seulement pour admirer le travaille d’illustration. Ces deux dessinateurs et ce coloriste ont réalisé, à mon avis, une des oeuvres majeures de la bande dessinée contemporaine. Une telle maitrise du 9e art n’a pas d’égal. Ces albums sont tout simplement vivants. Cette série frôle la perfection. Le style des illustrations ne peut pas être plus en symbiose avec le propos. Les personnages sont attachants et représentent bien une tranche de la société rurale des années vingt au Québec. Les auteurs prennent le temps de les installer dans l’action ce qui donne un rythme de lecture lent et très agréable.

J’ai remarqué qu’ils ont utilisé un procédé très intéressant que l’on pourrait comparer à des voix hors champ au cinéma. Ils poursuivent un dialogue amorcé dans une case dans la suivante qui, elle, nous présente une tout autre action, impliquant d’autres personnages. Ainsi, ils ne surchargent pas la case où il est nécessaire d’avoir un dialogue plus élaboré et garde le propos clair. Nous ne retrouvons pas de longues séries de cases semblables où nous pouvons suivre une conversation entre deux personnages. Chaque case est unique et nous présente un plan différent de l’action.

Le non-dit nous parle beaucoup dans cet album et donne un deuxième niveau de lecture. Les bulles transmettent le dialogue et les yeux les émotions. Nous reconnaissons souvent le talent d’un artiste en bande dessinée lorsqu’il peut nous partager ce que le personnage ressent seulement par l’expression de ses yeux. Nous retrouvons une grande profondeur et une grande maturité dans cette histoire. La lecture se fait beaucoup par les émotions.

Initialement, cette série devait se dérouler sur trois tomes, mais le nombre est rapidement passé à six. Il est difficile de croire qu’ils s’en arrêteront là. Le sujet est tellement vaste. Ils pourraient raconter l’histoire de Marie jusqu’à sa mort sans que nous nous en lassions.

Pour ceux qui viennent d’arriver sur la Terre, courez à votre librairie BD la plus proche et achetez ces cinq tomes immédiatement. Vous en retirerez des heures de plaisir à lire, relire et rerelire ces albums.

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